Il sera intéressant d’affiner le critère « auteur » utilisé aujourd’hui dans le Dictionnaire des auteurs luxembourgeois. Selon S. Freyermuth (2016), le CNL « jouit d’une grande influence dans la vie Culturelle », la publication du Dictionnaire en 2010 – en luxembourgeois et en français – a suscité des interrogations sur le grand nombre d’auteurs recensés : des écrivains de grande envergure, dont l’œuvre a nourri et déployé des qualités littéraires, se trouvent mélangés avec des traducteurs qui n’ont jamais été « premier auteur » ou des auteurs d’une seule publication locale.
Clarifier le critère de l’auteur est la première question qui s’impose au projet FEATHER, afin d’identifier précisément le corpus des autrices luxembourgeoises de langue française. Il est important, en constituant le corpus d’autrices, d’identifier précisément leur contribution au champ littéraire, en tenant compte de la résonance de leurs œuvres et des études critiques qui en ont découlé. Le critère de l’auteur pose donc la question de la littérarité des œuvres et des processus de légitimation et de canonisation qui sélectionnent ces œuvres. À cet égard, un indice qui pourrait être éclairant est la manière dont les autrices se placent et se définissent sur la scène littéraire constitue une piste, à condition de ne pas négliger les aspects d’autodépréciation liés au genre et au statut masculin de l’activité littéraire canonique (Ambroise, 2001). Cela prendrait en compte les concepts d’ethos et de posture, qui éclaireraient également la création de réseaux littéraires.
Trois prix sont particulièrement mis en valeur au niveau national : le Prix Servais, le Concours littéraire national et le Prix Batty-Weber, en ce qu’ils sont représentatifs d’une littérature plurilingue, reflet de l’identité plurielle du pays. Il est donc intéressant de se pencher sur la place qu’y occupe la littérature luxembourgeoise de langue française. Cela serait d’autant plus révélateur que les auteurs (hommes et femmes) ont souvent expliqué et développé les motivations du changement linguistique dans leurs œuvres. Creuser cette piste nous permettrait d’envisager avec précision une cartographie de la littérature féminine de langue française. Dans le même ordre d’idées, nous constatons que les auteurs féminins les plus célèbres sont souvent inclus dans une littérature luxembourgeoise multilingue. Ce sont ces mêmes autrices que l’on retrouve dans la liste des auteurs primés pour leurs œuvres en allemand et/ou en luxembourgeois. Cela soulève bien sûr une question connexe : comment articuler le corpus des écrivains de langue française avec la production nationale multilingue ? Par exemple, le cas de Claudine Muno (illustré par des romans en quatre langues) sera intéressant pour identifier les tensions à l’œuvre dans la littérature luxembourgeoise.
L’absence d’auteurs luxembourgeois, masculins comme féminins, dans la liste des lauréats des Prix internationaux, à l’exception notable de la poétesse A. Koltz (Prix Jean Arp en 2008 et Goncourt de la Poésie 2018), qui pose (outre la question de la place de la littérature luxembourgeoise) la question de la visibilité des autrices. Un point de départ pertinent s’appuie sur les travaux de F. Fehlen (2010), qui montre que les écrivains luxembourgeois ont un accès relativement aisé à l’édition et aux prix luxembourgeois, mais que la scène internationale est beaucoup plus difficile d’accès. Contrairement aux représentations qui ont précédé la constitution de ce projet, le pourcentage de femmes francophones dont l’œuvre littéraire a été primée est plus élevé que celui des hommes francophones primés. Cette remarque est l’occasion de constater le réel besoin d’un travail approfondi sur ce domaine, comme le propose le projet FEATHER qui, par ses simples éclaircissements préliminaires, offre déjà un regard renouvelé sur la matière.
Considérer les autrices luxembourgeoises francophones comme membres et actrices de réseaux littéraires permet de mettre en lumière les interactions qu’elles ont eues avec le champ littéraire à deux niveaux : 1) comment elles y ont pris part, 2) quels ont été les intermédiaires, 3) comment elles y ont été reçues. Le champ littéraire n’étant pas neutre (Sapiro, Bourdieu), cette étude permettra de comprendre les stratégies de légitimation et de canonisation, en tenant compte non seulement des facteurs littéraires critiques, mais aussi de l’impact social. Par exemple, É. Mayrisch (cofondateur de l’Arbed 18 et mécène) et son épouse A. de Saint-Hubert, également autrice et traductrice de Maître Eckhart, ont organisé, après la Première Guerre mondiale, dans leur château de Colpach, de célèbres rencontres culturelles avec des invités issus de la littérature européenne, comme A. Gide ou H. Michaux. Ces rencontres ont nourri la place au cœur de la littérature européenne de la première partie du XXe siècle.
It will be interesting to refine the “author” criterion used today in the Dictionnaire des auteurs luxembourgeois. According to S. Freyermuth (2016), the CNL “jouit d’une grande influence dans la vie Culturelle”, the publication of the Dictionnaire in 2010 – in Luxembourg and in French – has led to questions about the large number of authors listed: writers of great scale, whose work has nurtured and displayed literary qualities, rank as translators who have never been “premier auteur” or authors from a single local publication.
Clarifying the “auteur” criterion is the first question that is required of the FEATHER project, in order to identify precisely the corpus of the French-language Luxembourg female authors. It is important, in constituting the corpus of writers, to identify precisely their contribution to the literary field, taking into account the resonance of their works and the critical studies that have resulted from them. The “auteur” criterion therefore raises the question of the literacy of the works and the processes of legitimization and canonization that select these works. In this regard, a clue that might be enlightening is how the female authors place themselves and define themselves on the literary scene constitutes a path, provided it does not neglect the aspects of self-depreciation linked to the gender and masculine status of canonical literary activity (Ambroise, 2001). This would take into account the concepts of ethos and posture, which will also shed light on the creation of literary networks.
Three awards are especially highlighted at the national level: the Servais Prize, the National Literary Competition and the Batty Weber Prize in that they are representative of a plurilingual literature, reflecting the plural identity of the country. It is therefore interesting to look at the place of French-language Luxembourg literature. This would be all the more revealing since the authors (men and women) have often explained and expanded on the motivations for language change in their works. Digging this track would allow us to accurately envision a mapping of French-language women’s literature. In a similar line of thought, we note that the most famous female authors are often included in a multilingual Luxembourgish literature. These are the same female authors we find in the list of authors who have won prizes for their works in German and/or Luxembourgish. This, of course, raises a related question: How to articulate the corpus of French-language writers with national multilingual production? For example, the case of Cl. Muno (illustrated by four-language novels) will be interesting clues to identify tensions at work in Luxembourgish literature.
The absence of Luxembourgish male and female authors in the list of International Prize recipients, with the notable exception of the poetess A. Koltz (Jean Arp Prize in 2008 and Goncourt de la Poésie 2018), who poses (in addition to the question of the place of Luxembourg literature) the question of the visibility of the female authors. A relevant starting point is based on the work of F. Fehlen (2010), who shows that Luxembourgish writers have relatively easy access to Luxembourgish publishing and prizes, but that the international scene is much more difficult to access. Contrary to the representations that preceded the constitution of this project, the percentage of French-speaking women whose literary work has won awards is higher than that of award-winning French-speaking men. This remark is an opportunity to note the real need for in-depth work on this field, as proposed by the FEATHER project, which by its simple preliminary clarifications already offers a renewed look at the material.
Considering French-speaking Luxembourgish female authors as members and actresses of literary networks makes it possible to bring to light the interactions they had with the literary field on two levels: 1) how they took part in it, 2) what were the any intermediaries, 3) how they were received there. As the literary field is not neutral (Sapiro, Bourdieu), this study will lead to an understanding of the strategies of legitimation and canonization, taking into account not only critical literary factors, but also the social impact. For example, É. Mayrisch (cofounder of Arbed18 and patron) and his wife A. de Saint-Hubert, who was also the female author of Letters and translator of Maître Eckhart, organized, after the First World War in their castle of Colpach, famous cultural meetings with guests from European literature, like A. Gide or H. Michaux. These meetings fed the place at the heart of European literature of the first part of the 20th century.